DADO — Mémoire épidermique



CONVERSATION
Nous avons le plaisir de présenter MÉMOIRE ÉPIDERMIQUE, une exposition des peintures, collages, dessins et estampes des années 70 de l’artiste DADO (1933-2010). Établi en France à partir de 1956, Dado est très vite repéré par Jean Dubuffet dans son atelier de gravure ainsi que par Daniel Cordier. Il sera ensuite dirigé vers la galerie par les collectionneurs Boulois qui se passionnent pour son travail ainsi que par François Mathey ; il béné ciera de quatre expositions personnelles dans les années 70-80 et de présentations régulières dans des expositions thématiques avant l’hommage qui lui sera rendu par la galerie en 2011 autour de trois grands triptyques, collages et dessins.

Les peintures de Dado précisent la symbiose qui s’effectue entre les évènements de sa vie courante au Monténégro, en Centre Afrique chez les Pygmées (Triptyque de Boukoko) et le vécu des circonstances tragiques de la guerre qui marquent son enfance et que l’artiste exorcise par une création humaine et infatigable qui dominera toute sa vie. Sa fabuleuse maîtrise de ses moyens d’expression confère à ses visions une réalité absolue que ce soit par une vaste érudition – ses bébés font référence à la Vierge à l’enfant entourée des Saints Innocents de Rubens au Louvre – ou par des moyens techniques infaillibles de la plume et du burin où le geste est mis à nu directement dans un dispositif subtil de contrastes et de lumières.

Dado s’intéresse au dessin pour son côté rigoureux et austère, enregistrant tout à l’image d’un électrocardiogramme. Dessiner relève d’une représentation classique de la peinture. Le dessin « est dur comme du sel » nous dit Dado, « dessiner à la plume est 60 fois plus lent que la mine de plomb ; la plume te freine et il faut presque entailler le papier, comme un tatouage, le papier ayant un côté derme. » L’exposition présente également ses relations de longue durée avec le graveur Alain Controu où l’artiste grave le cuivre directement sans dessin préalable et fait naître des formes issues de la fusion des 2 éléments glaciaux que sont l’acier et le métal. Dado grave comme il peint : il commence une image qu’il ne cesse de retravailler durant des mois, des années même, à tel point que la plaque peut changer du vertical à l’horizontal. Son burin recherche en profondeur, creuse et égratigne le corps à la manière d’un chirurgien, comme si, selon les mots de Michael Peppiatt, « la chair avait été tissée, comme une toile d’araignée, autour des os. »

Cette exposition d’un mois a été conçue en écho à la publication du recueil d’entretiens de l’artiste Peindre debout, chez l’Atelier contemporain (François-Marie Deyrolle). Richement illustré, cet ouvrage réunit pour la première fois 23 entretiens menés au long de quatre décennies avec l’artiste monténégrin. Préfacée par Anne Tronche, cet ouvrage établi et annoté par la lle de l’artiste, Amarante Szidon.

Extrait de la préface d’Anne Tronche pour Peindre debout
(…) « La création est une vengeance exercée contre soi. » Qui pourrait af rmer ou suggérer une telle idée, si ce n’est un créateur ayant mesuré, au cours de son expérience personnelle, à quel point les œuvres peuvent être utilisées par ceux qui les commentent pour renforcer bon nombre d’illusions idéalistes ? Les entretiens auxquels s’est livré Dado, selon un rythme irrégulier, durant une cinquantaine d’années ont ceci d’exceptionnel : ils font apparaître le champ de l’art comme un terrain de lutte. Selon des modalités différentes, ils af rment que la liberté du créateur ne se fonde que dans la transgression des tabous moraux, esthétiques et économiques de son époque. L’audace stylistique, le dévergondage de la pensée, de même que l’émotion ressentie devant un événement minuscule demeurent, de son point de vue, les seules chances pour conduire sans prétention dogmatique une œuvre à accomplir. Au cours de ces rencontres, Dado, qui sait jouer de la reconnaissance qu’il a acquise pour déborder toujours davantage les limites dans lesquelles on voudrait l’enfermer, s’af rme plusieurs fois « hérétique » ou « rebelle ». Hérétique, il l’est certainement. Arrivé à Paris en 1956, dans une époque où l’abstraction dominait, il a pu mesurer la résistance qui lui fut nécessaire pour situer son expression hors des modes et des tendances majoritaires. Un affranchissement aussi complet des valeurs culturelles dominantes n’a pas beaucoup d’exemples. Et il faut reconnaître que Dado manifeste avec une évidente intrépidité à quel point lui sont précieux les droits illimités de l’indépendance d’esprit. En l’écoutant – fréquemment la restitution des entretiens est laissée dans la vérité abrupte des paroles prononcées, si bien que l’on entend quand on l’a connu, ce qui est mon cas, la tessiture de sa voix –, nous ressentons la nervosité aiguë de ses peintures. Comme si les paroles prononcées étaient la caisse de résonance où tracés, couleurs, signes interrompus atteignaient leur plus précise portée. (…) À la lecture de ces entretiens, on comprend, si on ne l’avait déjà soupçonné, que Dado a fait de sa peinture un lieu de rencontre pour des volontés qui pourraient sembler antagonistes, alors qu’elles sont complémentaires : celle d’écrire son propre corps, sa propre angoisse corporelle devant la mort, et celle d’agrandir son propre champ de vision pour dire les rapports de force qu’entretient la pensée avec des visions venues d’ailleurs. (…)



Boukoko triptyque

Boukoko triptyque

Dado, 1975
Huile sur toile,
162 × 454 cm
Courtesy Jeanne Bucher Jaeger, Paris.
Photo : Jean-Louis Losi.

Ancêtre 59

Ancêtre 59

Dado
1974
Huile sur toile
162 × 130 cm

Atlas de dermatologie

Atlas de dermatologie

Dado
1975
Collage sur bois
87 × 250 cm

La Lettre à Mathey

La Lettre à Mathey

Dado
1974
Dessin à l’encre de Chine, aquarelle et collage sur papier contrecollé sur bois
162 × 155 cm

Bungalow Joséphine

Bungalow Joséphine

Dado

Dado et Jean Francois Jaeger

Dado et Jean Francois Jaeger

1974,
©Courtesy Galerie Jeanne Bucher Jaeger